Le mouvement de colère qui traverse aujourd’hui la jeunesse exprime bien davantage qu’un mécontentement ponctuel. Il révèle un profond sentiment d’injustice, une inquiétude croissante face à l’avenir et une demande légitime de reconnaissance et de perspectives. Il met également en lumière les conséquences de politiques de sous-investissement dans l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche, dont les effets se font sentir depuis de nombreuses années.

Que demandent les lycéens et les étudiants ?

Des enseignants pour apprendre, des psychologues et des personnels sociaux et de santé pour les accompagner, des conditions d’études dignes, un accès équitable aux formations et la possibilité de construire leur avenir sans être soumis à une compétition permanente. Ces revendications rejoignent les alertes formulées depuis plusieurs années par les professionnels de l’éducation et de l’enseignement supérieur. La Société Française de Psychologie (SFP) et ses organisations associées tiennent à exprimer leur soutien à cette mobilisation, dont les aspirations constituent un motif d’espoir pour l’ensemble de la société.

Préparer l’avenir plutôt qu’organiser la compétition

À l’heure où l’intelligence artificielle, les transformations technologiques et les bouleversements environnementaux interrogent profondément l’avenir des métiers et des sociétés, investir dans l’éducation et la formation devrait constituer une priorité majeure. Or, les difficultés financières des universités qui les conduisent à restreindre l’accès à certaines formations et les mécanismes de sélection contribuent à rendre les parcours scolaires et universitaires toujours plus incertains. Les dispositifs Parcoursup et Mon Master, loin de se limiter à des instruments d’information, organisent également la sélection et la mise en concurrence des candidats. Ces mécanismes peuvent renforcer les inégalités sociales et transformer progressivement l’élaboration d’un projet d’avenir en une succession d’épreuves et de stratégies individuelles. Les travaux de recherche en psychologie, notamment ceux d’Emmanuelle Vignoli sur les dimensions émotionnelles de l’orientation et d’Aline Vansoeterstede sur le burnout scolaire, permettent d’éclairer les effets psychologiques de ces situations[1]. Mais l’enjeu dépasse la seule question de l’anxiété liée à la sélection :

  • construire son avenir ne consiste pas uniquement à choisir une formation sur le modèle d’une stratégie de carrière. C’est aussi se représenter une place possible dans la société, découvrir ses aspirations, éprouver sa capacité à agir et progressivement se construire comme sujet autonome.
  • l’orientation constitue ainsi un processus psychologique et social complexe, qui ne saurait être réduit à la gestion algorithmique des candidatures.
  • l’accompagnement humain, assuré notamment par les psychologues de l’Éducation nationale, joue ici un rôle essentiel. Encore faut-il que ces professionnels disposent des moyens nécessaires pour exercer leurs missions, alors même que le nombre d’élèves dont ils ont la charge demeure considérable.

La santé psychologique des jeunes ne peut être dissociée de leurs conditions d’existence

Les psychologues observent les conséquences de la dégradation des conditions d’études, des difficultés matérielles, des incertitudes concernant l’avenir et des pressions croissantes qui pèsent sur les parcours scolaires. Ces difficultés ne relèvent pas uniquement de vulnérabilités individuelles. Elles s’inscrivent dans des contextes sociaux et institutionnels qui influencent les expériences subjectives, les possibilités d’action et les processus de construction identitaire. À un âge où la projection dans l’avenir constitue une ressource fondamentale du développement, l’accumulation des obstacles et le sentiment de ne pas être entendu peuvent nourrir l’impuissance, le découragement et la perte de confiance dans les institutions. La santé psychologique ne saurait être pensée indépendamment des possibilités réelles offertes aux individus de se projeter dans l’avenir, de faire des choix et d’agir sur leur environnement.

  • Comment demander aux jeunes de s’engager dans la construction de leur avenir tout en réduisant leurs possibilités de choix et en laissant sans réponse leurs préoccupations ?
  • Comment promouvoir leur santé mentale sans interroger les conditions sociales et éducatives qui contribuent à leur souffrance ?

La réponse aux difficultés rencontrées par les jeunes ne peut donc se limiter à multiplier les dispositifs de prévention, de repérage ou d’accompagnement individuel. Aussi indispensables soient-ils, ces dispositifs ne sauraient se substituer à une politique éducative et sociale qui donne aux jeunes les moyens effectifs de construire leur avenir.

Entendre la jeunesse, c’est reconnaître sa capacité à agir

L’absence de réponses concrètes aux revendications exprimées par les lycéens et les étudiants soulève une question majeure. Que signifie, pour une génération appelée à devenir pleinement actrice de la vie démocratique, l’expérience répétée de demandes qui demeurent sans réponse ? À cet âge charnière, être entendu, pouvoir débattre, participer aux décisions qui concernent son avenir et constater que l’action collective peut produire des changements constituent des expériences essentielles à la construction de soi et à l’exercice de la citoyenneté. À l’inverse, le sentiment que rien ne peut changer risque d’affaiblir la confiance dans les institutions et les possibilités d’engagement. La mobilisation actuelle exprime aussi une capacité de la jeunesse à identifier les contradictions auxquelles elle est confrontée, à formuler des revendications collectives et à chercher à transformer ses conditions d’existence. Cette capacité d’agir mérite d’être reconnue et soutenue.

Pour une politique éducative qui ouvre des perspectives

En cohérence avec les connaissances issues de la recherche et de la pratique en psychologie, la Société Française de Psychologie appelle les pouvoirs publics à prendre pleinement la mesure de la situation. Elle demande un investissement ambitieux et durable dans le service public d’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche, ainsi que le renforcement des moyens humains permettant un accompagnement psychologique de qualité, assuré par des psychologues qualifiés. Mais elle rappelle également que promouvoir la santé psychologique de la jeunesse ne consiste pas seulement à prendre en charge les conséquences de ses difficultés : cela suppose aussi d’agir sur les conditions qui les produisent. Prendre les demandes de la jeunesse au sérieux, c’est reconnaître son droit à une éducation de qualité, à des perspectives et à une participation effective aux choix qui la concernent. C’est aussi faire le choix d’une société qui ne demande pas seulement aux jeunes de s’adapter à un monde incertain, mais leur donne les moyens de contribuer à le transformer.

Pour aller plus loin, vous trouverez ci-dessous les communiqués soutenus par la SFP ou dont les organisations associées, membres de la SFP, sont signataires.

Lycéens et Jeunes : leur voix montre la voie ! Collectif Construire Ensemble la Politique de l’Enfance –

Les psychologues de l’Éducation nationale au service de l’émancipation des jeunes ! – SNES – Syndicat National des Enseignements de Second degré


[1] [1] L’impact émotionnel de Parcoursup sur les conduites d’orientation. Rapport intermédiaire. Emmanuelle Vignoli (1) , H. Ritz , Noëlle Lallemand (1)

[1] Burnout scolaire et engagement dans le travail scolaire chez les lycéens: identification de profils et rôle des processus transactionnel Aline Vansoeterstede Paris cité 2023